Quand Jérôme Chincarini m'a écrit sur WhatsApp qu'un document d'une heure et demie sortait maintenant en deux minutes, vous devinez l'image qui vient : un agent IA qui rédige tout seul pendant que l'équipe boit son café.
Raté.
Le document, c'est l'annexe aux comptes annuels d'une société. Avant, un collaborateur de sa fiduciaire partait d'un modèle Excel, en remplissait une partie à la main et vérifiait les postes du bilan un par un. Entre 45 minutes et 1h30 selon le client.
« Aujourd'hui, c'est un bouton sur lequel mes collègues appuient et l'annexe sort en littéralement 2 minutes, juste le temps que le workflow fasse les différents contrôles, compile tout et ressorte le document. »
- Jérôme Chincarini
Le café, lui, était bien dans l'histoire.
Mais dans ce bouton, il n'y a…
…quasiment pas d'IA.
C'est un workflow déterministe. Des étapes fixes, dans un ordre fixe, qui donnent le même résultat à chaque passage. Chez un dirigeant qui a de vrais agents IA en production, ce détail mérite qu'on s'y arrête.
Une fiduciaire de quinze personnes avec un directeur technique
Jérôme codirige Synergix SA, une fiduciaire genevoise fondée par son père, Enrico. Il y entre en 2009 comme deuxième employé, avec des compétences en informatique et, plus tard, un diplôme fédéral d'expert en finance et controlling.
Ils sont une quinzaine aujourd'hui. En 2025, il recrute un CTO, ce qu'une fiduciaire de cette taille ne fait à peu près jamais.
Depuis, une équipe d'agents développe en autonomie pendant qu'il fait autre chose. Comme enregistrer un podcast avec moi, par exemple.
Et tout ça tourne avec de vrais clients, dans un métier où une erreur peut se terminer en redressement fiscal.
Je l'ai invité pour comprendre ce que les démos sur LinkedIn ne montrent jamais. La première chose qu'il a faite en parlant de ses agents, c'est de les remettre à leur place.
« La première chose que j'ai envie de dire, c'est que l'IA, ça reste un outil comme un autre. On ne va pas forcément vouloir mettre de l'IA à tout bout de champ. Il y a des choses qui fonctionnent très bien en script. »
- Jérôme Chincarini
Trois étages, et on commence par celui du bas
Tout le monde dit « agent » pour désigner n'importe quoi qui contient un bout d'IA. Jérôme distingue trois architectures, et pendant l'épisode, je les ai passées au crible avec mes propres outils.
Le script. Mon exemple dans l'épisode : tous les jours à 18h, un message Telegram me pose les mêmes questions et j'y réponds en vocal. C'est mon journal vocal. Derrière, un simple script Python. Aucune intelligence là-dedans : ça part toujours à la même heure et ça finit toujours dans la même base de données.
Le workflow agentique. Mon tri d'emails. Un enchaînement d'étapes fixes, avec une étape où un LLM lit le message et décide dans quelle case il tombe. Moi qui l'appelais fièrement « mon agent »… Jérôme a vite remis les choses d'équerre.
« Si c'est juste avoir un agent qui va regarder des mails et qui te sort une synthèse, c'est un workflow agentique, parce que finalement il a un point de départ et un point d'arrivée, et il fait toujours la même chose. Il n'a pas d'autonomie. »
- Jérôme Chincarini
L'agent. Là, on change de catégorie. L'agent dispose d'une palette d'outils et choisit lui-même lequel utiliser selon ce qu'il découvre en route.
« Là, c'est vraiment l'agent, parce qu'ils ont des outils à disposition et ils commencent à prendre les décisions de quel outil appeler pour faire quelle tâche. »
- Jérôme Chincarini
Chez Synergix, ce troisième étage existe bel et bien. Mais il sert à tout autre chose que ce que j'imaginais.
Ses agents ne font presque pas de compta : ils codent.
La règle de la maison tient en une phrase.
« Tout ce qu'on peut essayer de faire en déterministe, on le fait. Et puis laisser le LLM ou les agents faire ce qu'ils savent faire : interpréter, résumer, décider, entre guillemets, jusqu'à un certain niveau d'autorisation. »
- Jérôme Chincarini
C'est là que la logique se retourne. Si l'essentiel du travail doit être déterministe, il faut du code, et beaucoup.
« Comme on était partis sur du déterministe, du déterministe c'est du code, donc on avait besoin d'une équipe qui code vite. »
- Jérôme Chincarini
Quand je lui demande ce que ses agents font chez lui aujourd'hui, la réponse est sans détour : « principalement, ils font beaucoup de code ». Des scripts et des workflows, que les collaborateurs utilisent ensuite au quotidien.
L'annexe aux comptes, c'est exactement ce genre d'outil. Le système lit le bilan et détermine les postes qui doivent apparaître. Il va chercher les données officielles de la société au registre du commerce, puis il affiche les immobilisations et récupère les taux de change utilisés.
Aucune de ces étapes n'a besoin d'être « créative ». Chacune doit sortir la même chose à chaque passage.
Les débuts n'ont pas été si propres, d'ailleurs. Il a fallu tout contrôler et prévoir les cas particuliers qu'un workflow à étapes ne devine pas tout seul. Jérôme ne s'en cache pas : au départ, ses équipes passaient encore une demi-heure à vérifier le document.
Une demi-heure au lieu d'une heure et demie.
La boîte noire, ou pourquoi 80 / 20
À un moment de l'épisode, je lui ai fait un aveu. Comme beaucoup de gens qui produisent du contenu, j'ai essayé de faire écrire l'IA comme moi. Parfois, le résultat est bon. La plupart du temps, non. Et je n'arrive pas à comprendre pourquoi, puisque l'instruction était la même.
Sa réponse a donné le chiffre de l'épisode.
« C'est exactement pour ça qu'on a pris une approche où on fait plutôt 80 % de déterministe et 20 % de LLM, parce que nous, dans notre métier, on doit être capable de reproduire quelque chose. Je ne peux pas lancer deux fois le même rapport et qu'il sorte deux fois de façon… »
- Jérôme Chincarini
Il n'a pas eu besoin de finir sa phrase.
Un article où l'IA inverse deux mots, ça passe, il le dit lui-même. Une annexe aux comptes qui change selon l'humeur du modèle, c'est une erreur dans les comptes d'un client.
Et même quand on maîtrise son sujet, la boîte noire reste noire. La semaine de notre enregistrement, Jérôme avait lancé son équipe de développement sur le tout dernier modèle de Claude, qui venait de sortir.
« Il passait des heures à décider quelle était la meilleure phrase à mettre pour un test. C'était pas du tout ce qu'on voulait. Donc on est revenus en arrière. Ça reste des outils où on ne sait pas trop ce qui se passe. »
- Jérôme Chincarini
Relisez bien : le modèle le plus récent a été débranché parce qu'il en faisait trop. La puissance supplémentaire n'a rien réglé, elle a surtout ajouté de l'imprévu. C'est pour ça qu'un modèle plus puissant ne règle jamais le chaos d'un système mal pensé.
Ce que Jérôme fait, au fond, c'est enfermer l'imprévisible dans une petite zone. 20 % du système a le droit d'interpréter. Les 80 % restants calculent et compilent, et ils le font pareil à chaque fois.
La question à poser avant « quelle IA ? »
Vers la fin de l'échange, il revient toujours au même endroit.
« Faut pas vouloir mettre de l'IA juste pour mettre de l'IA. Il faut vraiment voir où il y a un réel retour sur investissement. Est-ce qu'il y a une réelle valeur à mettre de l'IA, parce qu'il n'y a pas un autre système ? »
- Jérôme Chincarini
Lui appelle ça se poser des questions d'architecture, plutôt que de suivre ce dont tout le monde parle.
Traduit en test pour votre boîte, ça donne trois questions à poser à chaque tâche, dans cet ordre.
- Si vous donnez deux fois la même entrée, exigez-vous la même sortie ? Pour une facture ou un rapport mensuel, oui. Alors c'est un script ou un workflow déterministe, sans IA.
- Y a-t-il une étape où il faut lire, comprendre ou résumer un texte écrit par un humain ? Alors une brique d'IA dans un workflow, à cet endroit précis. Pas plus.
- La tâche demande-t-elle de choisir son chemin et ses outils en cours de route ? Là seulement, un agent. Et encore : chez Jérôme, les agents autonomes servent surtout à écrire les scripts de la question 1.
La plupart des PME que je croise font l'inverse. Elles partent du haut, avec un abonnement ChatGPT et deux ou trois personnes qui s'en servent dans leur coin, en espérant que ça finisse par descendre jusqu'aux process.
Ça ne descend jamais.
Ce qu'on n'a pas couvert ici
L'épisode dure près d'une heure et demie, et j'ai gardé une bonne partie de l'échange pour l'audio.
Les 19 contrôles sur chaque facture. Un IBAN qui n'a jamais servi pour ce fournisseur, un montant qui ne ressemble pas aux douze précédents… Chaque facture entrante passe une batterie de vérifications qu'aucun collaborateur n'aurait le temps de faire. Et Jérôme en ajoute encore. Sa raison prend à rebours tout ce qu'on vend sur l'IA.
90 000 documents contre « le RAG à deux PDF et demi ». Ce qui marche en conférence s'écroule quand on a cinq ans d'archives et qu'on ne peut pas se permettre de mélanger le client A avec le client B. Il explique comment ils ont découpé le problème.
Le cerveau d'entreprise. Synergix câble une mémoire centrale qui sait ce qui a été dit, décidé et envoyé sur chaque dossier. Il y a même un agent de veille qui lit les newsletters techniques et ouvre lui-même un ticket à une autre équipe d'agents quand une mise à jour touche leur infrastructure.
Pourquoi son site ne dit jamais « IA ». Alors que toute sa production en dépend. Sa réponse tient en une phrase, et elle vaut pour n'importe quel métier de service.
👉 Écoutez l'épisode complet avec Jérôme Chincarini
Pour finir
Le premier système d'agents IA que j'ai vu tourner en production dans une PME fonctionne à 80 % sans IA.
Ça ressemble à un paradoxe. C'est surtout du bon sens de comptable : ce qui doit sortir pareil à chaque fois ne se confie pas à un outil qui répond différemment à chaque fois.
Alors avant de chercher quel agent brancher, reprenez vos tâches une par une et posez-leur la première question. Vous serez surpris du nombre qui n'ont besoin que d'un bon script… et d'une information rangée au bon endroit. Pour savoir par où prendre ce chantier, j'en ai fait un modèle en quatre lettres.
Julien