"La liberté vient de la puissance du cadre. Sinon, c'est du carnaval. Et le carnaval, ce n'est pas être libre."
C'est Thomas Gibot qui lâche ça, tranquillement, vers la fin de notre échange.
La plupart des dirigeants que je croise pensent l'inverse. Pour eux, processus rime avec prison. Des cases à cocher, de la rigidité, et une créativité qu'on étouffe au passage. Mettre un cadre, c'est se mettre des barreaux.
Thomas, lui, a passé quinze ans à démontrer le contraire sur le terrain. Et il va plus loin que moi sur le sujet.
Qui est Thomas Gibot
Coach, formateur et conférencier, Thomas a formé plus de 1 200 personnes en coaching agile et développement personnel. À son compteur : plus de 5 000 heures de coaching d'équipe et 4 000 heures de coaching individuel.
Il a fondé l'école Les Sommets du Coaching. Il a aussi bouclé le Tor des Géants, l'un des ultra-trails les plus durs au monde : 350 bornes et 25 000 mètres de dénivelé positif, à courir en moins de 150 heures.
Bref, un type qui sait de quoi il parle quand il évoque le cadre et l'effort.
Le cadre ne tue pas la créativité. Il l'autorise.
Je lui pose la question que beaucoup se posent : peut-on concilier processus et agilité ? Parce que pour énormément de gens, le processus est une entrave à la créativité.
Sa réponse est limpide.
« J'ai mis longtemps à accepter que la motivation seule ne suffit pas. Devant mon bureau, il y a marqué : la discipline bouffe la motivation au petit-déj. Et pour moi, la créativité, l'innovation, je crois au fait que ça se ritualise. »
— Thomas Gibot
Concrètement, chez lui, ça donne un bloc le lundi matin. Jamais facturé, jamais avec un client. Uniquement dédié à la création, à l'idéation, à proposer de nouvelles offres.
Et voilà le retournement intéressant. Avant de ritualiser ce créneau, Thomas ne se sentait pas libre. Il se sentait en prison.
« C'était très angoissant et limitant de me dire : putain, j'ai trop envie d'écrire ce livre. Cette semaine ça va marcher, mais pas la semaine prochaine. Et ça, pour moi, c'est la fin du jeu. »
— Thomas Gibot
Le rêve sans créneau dédié, ce n'est plus un projet mais du fantasme. Tant que ce n'est pas dans l'agenda, ça reste une jolie idée qui vous fait vibrer en soirée et qui n'avance pas d'un millimètre.
Plus de process, plus d'espace mental
L'agilité, Thomas l'a structurée autour d'un principe simple : on ne planifie pas trois ans d'un bloc. On découpe en itérations de deux semaines, et toutes les deux semaines, on se repose les bonnes questions.
C'est comme ça qu'il a préparé son ultra-trail. Pas une prépa de trois ans, mais une cinquantaine d'itérations de deux semaines. Où il en est, ce qu'il doit bosser, s'il est blessé, fatigué, si sa femme en a marre.
Et c'est là que l'agilité devient redoutable.
« L'agilité, elle est ultra puissante quand il y a beaucoup d'inconnus. Construire un pont, c'est difficile, mais heureusement pour nous, les gens savent. Là où faire un ultra-trail, beaucoup de choses se découvrent au fur et à mesure. »
— Thomas Gibot
Donc oui au cadre quand vous avancez dans le brouillard, et tant pis pour le sur-mesure quand la route est déjà connue.
Maintenant, voici le cœur du sujet. Quand je lui demande si on peut être agile tout en ayant des processus, il refuse la prémisse.
« J'irais même plus loin. Plus mes processus sont présents, plus ça me permet d'être agile. Parce que soit je le sous-traite, soit je n'ai pas besoin d'y dédier du cerveau. Je sais que c'est ritualisé et que ça va arriver. Ça me laisse beaucoup d'espace mental pour faire autre chose. »
— Thomas Gibot
Relisez bien. Le process n'enlève pas de la liberté, il en libère. Chaque tâche que vous avez ritualisée, c'est de la place qui se vide dans votre tête. De l'attention que vous récupérez pour ce qui compte vraiment.
La preuve par les 150 000 euros
Si vous pensez que tout ça reste théorique, Thomas a un chiffre.
Son école, au départ, c'est une intuition. Des gens sortent de ses petites intros au coaching et lui disent : c'est stylé ce que tu fais, on veut en savoir plus. Il ouvre ChatGPT, draft une offre de cinq pages, l'envoie.
« Ce PDF, c'est ça qui m'a permis de faire quasiment 150 000 euros de chiffre d'affaires avec la première promotion. »
— Thomas Gibot
Cinq pages. Pas une plateforme, pas un tunnel sophistiqué, pas six mois de préparation. Un document brut, envoyé aux bonnes personnes, avec un process de relance derrière.
C'est exactement la devise que je martèle : d'abord faire fonctionner, ensuite améliorer. Thomas a sécurisé le premier process, validé la demande, encaissé, et seulement après il a industrialisé avec LinkedIn, sa newsletter et un workshop offert de deux jours.
Et quand je l'interroge sur le management de ses équipes une fois le cadre posé, il assume une position qui détonne avec l'époque du contrôle permanent :
« Si tu confères à une équipe un cadre clair qui sera respecté, et que tu l'alimentes avec un quoi qui fait du sens, l'humain est profondément animé par l'envie de faire des trucs cool pour la boîte. »
— Thomas Gibot
Le cadre ne sert pas à fliquer. Il sert à libérer la confiance. On ajoute du micro-management seulement si on constate qu'il en manque, jamais par réflexe.
Ce qu'on n'a pas couvert ici
Cet échange a duré plus d'une heure et déborde largement de la question du cadre. Voici ce que je garde pour ceux qui écouteront l'épisode.
L'arnaque de l'équilibre vie pro / vie perso. Thomas n'y croit pas une seconde. Il parle de « vaste fumisterie » et propose un mot à la place, plus doux et plus responsabilisant. Sa manière de bosser à 21h30 sans culpabilité, puis de couper trois mois pour partir au Japon avec sa famille, découle entièrement de ce mot.
« Le contexte mange la discipline au petit-déj. » Sa formule préférée, qui dépasse celle de James Clear. Pourquoi il a une barre de traction au-dessus de la porte de sa cuisine, comment il a supprimé les news de sa vie, et ce qu'Ulysse attaché au mât de son navire a à voir avec votre rapport au smartphone.
L'urgence laissée « à Michel, au feeling ». Dans la plupart des boîtes, personne n'a jamais défini ce qu'est une vraie urgence. Résultat : n'importe quelle interruption fait dérailler tout le monde.
Le conseil de famille du dimanche matin. Avec un bâton de parole, un temps de gratitude, et un coaching de couple ritualisé une fois par mois alors que tout va bien. Le process le plus puissant de sa vie n'est pas dans son business.
Pour finir
Retenez la phrase de Thomas : la liberté vient de la puissance du cadre. Le carnaval, lui, n'a jamais rendu personne libre.
Si vous croyez encore que vos processus vous enferment, c'est qu'ils sont mal posés, pas qu'ils sont de trop. Un cadre bien construit, c'est de l'espace mental rendu et de la confiance qui circule.
Pour démarrer sans systématiser trop tôt, je vous explique ici comment l'organisation devient un levier stratégique plutôt qu'une usine à productivité artificielle. Et si vous ne savez pas par où commencer, la matrice de l'Organisologie vous aide à viser le bon chantier.
Julien