Alfred Korzybski distribue des biscuits à ses étudiants. Ils en raffolent. Puis il leur montre l'emballage : c'étaient des biscuits pour chien.
Sa conclusion tient en une phrase. Les gens ne mangent pas que de la nourriture. Ils mangent aussi des mots.
Cette histoire résume une idée que Korzybski a passé sa vie à défendre : la carte n'est pas le territoire. Ce que vous croyez voir n'est jamais la réalité. C'est une représentation, filtrée, datée, réduite. Et confondre les deux vous coûte cher.
Qui est Alfred Korzybski ?
Alfred Korzybski (1879-1950) est un philosophe et scientifique polono-américain, fondateur de la sémantique générale.
Né à Varsovie, ingénieur de formation, il émigre aux États-Unis après la Première Guerre mondiale, durant laquelle il sert comme officier de renseignement dans l'armée russe.
Œuvre principale : Science and Sanity (1933), où il développe la sémantique générale, une discipline visant à améliorer la rationalité humaine en analysant comment le langage structure et déforme la pensée.
Pourquoi la carte n'est pas le territoire ?
Pour deux raisons.
La carte est une réduction de la réalité
Dans cette réduction, un choix est fait pour laisser de côté certains éléments. Si aucun choix n'était fait, il nous faudrait de très grandes poches pour pouvoir emporter avec nous la réalité.
On retrouve cette idée de réduction utile dans la citation d'Einstein qui disait :
Tout devrait être aussi simple que possible mais pas plus simple.
Un modèle devrait être aussi simple que possible, mais pas plus simple.
Les données de la carte proviennent d'un seul endroit : le passé
Il y a toujours un décalage entre le contenu d'une carte, d'un livre, d'une vidéo, d'un conseil... et le moment présent.
Pareil avec les intelligences artificielles qui sont entraînées sur le passé. C'est pour cette raison qu'il faut continuer d'explorer, en tant qu'humains, des sujets qui semblent être bien documentés (qui a dit l'organisation ?)
Conséquences de la confusion entre carte et territoire
Le problème arrive quand on pense que la carte est le territoire. On est tous équipés de cartes qui sont devenues invisibles sous le poids des années.
Par exemple, l'école nous inculque que plus on travaille dur et plus on sera récompensé. La réalité montre que ce n'est pas le cas. Un entrepreneur qui ouvre sa pizzeria travaillera tout autant, voire plus, qu'un entrepreneur qui lance une chaîne YouTube.
Mais le potentiel est complètement différent (c'est l'asymétrie qui se trouve dans le potentiel du projet).
Prenez une autre carte : pour changer mes comportements, je dois changer mes pensées/mes croyances. Des centaines de livres reposent sur cette croyance.
C'est ce qui nous pousse à chercher des livres pour penser différemment.
Et si c'était l'inverse ?
Et si changer nos comportements nous permettait de changer nos pensées et notre identité ?
Toutes les cartes sont fausses, mais certaines sont utiles
Tous les modèles sont faux. La question pratique est
À quel point doivent-ils être faux pour cesser de les utiliser ?
Et la réponse réside peut-être dans leur utilité. Si j'arrive à m'orienter, à atteindre le résultat, alors la carte continue d'être pertinente.
Il y a aussi des domaines qui évoluent moins rapidement que d'autres. Les stoïciens ont posé des bases solides sur le fonctionnement de notre mental, qui évolue lentement (tous les 40 000 ans apparemment). Ainsi, quand la problématique est ancienne et évolue lentement, il est préférable d'utiliser de vieilles cartes.
Quand la problématique est récente et évolue rapidement (la publicité sur ChatGPT), la carte récente est pertinente.
Quand faut-il faire attention à la carte que l'on utilise ?
Quand la décision que l'on va prendre peut avoir des conséquences importantes ou irréversibles. Dans ce cas, il est intéressant de croiser les sources et d'utiliser plusieurs cartes. Mais c'est un investissement.
Exemples de décisions :
- Important & irréversible : Se faire opérer des reins
- Non important & irréversible : se tatouer une licorne sur la fesse droite
- Non important & réversible : se teindre les cheveux en blond
- Important & réversible : Se raser les sourcils
En voyant les exemples de décisions, vous réalisez que ce qui est important varie en fonction de votre contexte. Se raser les sourcils pour un chercheur muré dans sa cave est moins important que pour un vendeur chez Rolex.
Ça me fait penser à mon instructeur, le major M, qui me disait lors d'un exercice avec ma compagnie :
"Gueniat, c'est toujours la situation qui dicte tes décisions. Pas l'inverse"
Exemple de cartes fausses, mais utiles
Modèle OOMA
Objectif + outils + méthodes + actions = système simple
Si vous lisez la littérature sur les systèmes (je vous recommande le livre Thinking in Systems, note de lecture ici), vous réaliserez que ma carte (mon modèle OOMA) ne parle pas de structure, de feedback, de stocks, de marge de sécurité et j'en passe.
Mais il reste utile pour comprendre que la partie visible d'un système (l'outil) n'est pas toujours le problème, et qu'il y a souvent un élément limitant qui détermine la performance du système.
Matrice d'Eisenhower
En théorie cette matrice doit nous aider à mieux prioriser. Quiconque s'est retrouvé dans un quotidien surchargé réalise que la matrice d'Eisenhower vous maintient dans les urgences (car si vous attendez suffisamment longtemps, tout devient urgent et important).
Mais cette matrice est quand même utile pour :
1. Séparer deux notions : l'urgence et l'importance.
Ce qui est urgent n'est pas nécessairement important. Un client peut vous demander une facture, en écrivant "URGENT" dans son mail. Mais c'est pour dans 5 jours... et puis bon, si le client n'obtient pas la facture, est-ce la fin du monde ?
2. Effectuer un diagnostic.
Vous pouvez avant une réorganisation de vos semaines, évaluer combien de votre temps passe dans les urgences... faire les changements, puis réévaluer.
3. Identifier les charlatans
Tous ceux qui recommandent la matrice d'Eisenhower n'ont pas utilisé la matrice d'Eisenhower. Sinon ils ne la recommanderaient pas.
Mes illustrations
Mes illustrations ont un objectif : générer une émotion, puis faire réfléchir, puis donner envie d'en savoir plus. C'est un exercice qui est intéressant car il force à trouver les éléments clivants et à extrémiser une idée.
Forcément, il faut couper, couper, couper pour arriver à créer de la tension immédiate.
Prenez celle-ci :

Est-ce que cette carte est juste ? Non.
Est-elle utile ? Je vous laisse décider.
Elle n'est pas juste, parce que beaucoup de gens vont avancer plus vite dans leur vie et leur projet en buvant de l'alcool. Si vous mangez avec des clients, si vous faites du networking, l'alcool permet de tisser des liens, de créer des connexions et de s'ouvrir.
Mais je trouve cette image utile car l'alcool, c'est aussi de l'argent, du temps et de l'énergie en moins pour ses projets. Sans oublier la notion de dépendance et des problèmes que l'alcool peut causer sur le moyen/long terme chez certaines personnes.
Ainsi une carte peut être juste et fausse en même temps.
Autre exemple de carte fausse mais utile

Ici je montre qu'être visible sur les réseaux sociaux n'est pas synonyme d'être compétent.
D'ailleurs, les meilleurs d'un domaine n'ont généralement pas le temps de créer du contenu sur le sujet (ça prend du temps, et c'est du temps qui pourrait être utilisé pour devenir encore meilleur). Ça va changer avec l'IA.
Mais ceux qui sont visibles sur les réseaux sociaux, ont une compétence : celle de savoir comment être visible sur les réseaux sociaux.
Une autre carte qui n'est pas le territoire
Ceci n'est pas une pipe

Exemple de cartes justes mais peu utiles
2017, Tessin (suisse)
Je dois déplacer ma compagnie (150 hommes) entre un point A et un point B. Pour y parvenir, nous marchons dans les forêts escarpées du Tessin… J'ai à ma disposition une carte 1:50 000. La carte est juste, mais une carte 1:25 000, dans ce contexte, m'aurait été bien plus utile (j'ai demandé, mais je n'ai pas obtenu, probablement pour me mettre un peu dans le dur).


2009, école de sous-officiers, Bremgarten (Suisse)
Nous sommes largués en pleine nuit dans un lieu que l'on ignore. Nous avons une carte à disposition, mais nous ne savons pas où nous situer sur cette carte.
Tous ceux qui ont fait des courses d'orientation vous le diront : pour qu'une carte soit utile, il faut savoir où se placer sur celle-ci.
Pour se placer sur une carte, on peut regarder les reliefs, les cours d'eau, les lignes électriques, les routes, les maisons et j'en passe.
Mais quand on quitte le monde physique de la réalité pour rejoindre le monde moins tangible d'une entreprise qui doit passer d'un point A à un point B... ? C'est tout de suite moins évident.
L'écran n'est pas le territoire
Quand votre attention se porte sur une information qui provient d'un écran, vous êtes face à une carte. Quand votre écran vous dit que le monde va mal, souvenez-vous que vous êtes face à :
- Des algorithmes qui affichent (et donc amplifient) ce qui capte votre attention
- Des extrêmes (ce qui attire l'attention des gens, ce sont les extrêmes incroyables)
- Une minorité (la règle du 1%) : sur les réseaux sociaux, 1% des gens postent du contenu, 9% commentent ce contenu, 90% observent passivement. Les débats sont générés par une minorité mais occupent la bande passante de la majorité.
Bonne pratique : quand vous êtes stressé, allez en forêt et demandez-vous si le monde va si mal que ça ? Lâchez la carte et retournez sur le territoire.
Le jardin fonctionne aussi.
Quand le problème persiste malgré l'utilisation de cartes
Si vous êtes face à un problème qui persiste malgré l'utilisation de cartes, voici quelques réflexions à avoir :
1. Vous utilisez la mauvaise carte
Si vous avez une carte à jour de Genève mais que vous vous trouvez à Paris, votre carte n'est pas utile. Tentez de trouver une carte qui provient d'une personne qui a réussi à obtenir le résultat que vous visez, plusieurs fois, dans un contexte similaire.
2. Il y a d'autres cartes
Une manière d'aller de Genève à Paris ? La route. Une autre ? Les airs. Une autre ? À pieds. Et n'oubliez pas le train.
Une manière d'augmenter votre chiffre d'affaires ? Améliorer votre offre. Créer une autre offre. Optimiser vos processus. Faire de l'affiliation. Faire de la pub. Créer du contenu. Etc.
3. Vous tentez d'utiliser une carte qui a fait ses preuves dans un contexte différent
Prenez l'IA : on pourrait se dire qu'il faut un taux d'adoption suffisamment élevé dans une population pour que son utilisation devienne problématique (on tire la conclusion sur les technologies passées, comme l'utilisation d'internet ou les smartphones).
Sauf que le problème de l'IA, c'est son côté agentique. Quelques acteurs peuvent remplacer des pans entiers de l'économie en installant des agents IA autonomes.
La carte n'est pas le territoire : une phrase pour conclure
Ce que vous voyez et lisez provient du passé. Dans un monde impermanent, le meilleur feedback est celui issu de vos actions. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas utiliser de carte. Mais savoir quelle carte utiliser est l'une des compétences les plus importantes.
Julien