N'importe quelle technologie vient avec cette promesse : faire plus en moins de temps. La voiture devait nous faire gagner du temps. La machine à laver devait nous faire gagner du temps. Les e-mails devaient nous faire gagner du temps.
Et l'IA doit nous faire gagner du temps.
Est-ce le cas ?
Pour en avoir le cœur net, des chercheurs de Berkeley ont suivi des travailleurs équipés de l'IA durant 8 mois... (200 personne suivies, 2 jours semaine, 40 entretiens)... ce qu'ils ont découvert ?
Les travailleurs sous IA travaillent sur un ensemble de tâches plus variées, travaillent plus vite... mais ajoutent plus d'heures à leur journée de travail.
3 mécanismes sont en jeu.
L'expansion des tâches
Là où il fallait un humain ou de longues recherches, voire l'acquisition de compétences pour combler des lacunes dans nos capacités/connaissances, l'IA comble ces lacunes en quelques secondes.
Prenez mon exemple : j'utilise l'IA pour mieux comprendre certains passages d'un livre, les mettre en contexte, me questionner sur ma compréhension en faisant des exercices... puis je me dis
"ah, je pourrais coder une app"
Et POUF ! Le jour suivant le coutduretard est en ligne.
En 2021, j'avais fait développer optifocus, et ça m'a pris des semaines et plus de 2000 euros.
La frontière temps libre/temps pro encore plus floue
C'était déjà le cas avant avec la laisse numérique (les e-mails, réseaux sociaux, etc) sauf que là, on peut avoir cette sensation d'être productif.
Parce qu'en quelques secondes je peux demander à une IA de générer ce qui me prenait des heures auparavant. Et donc ? Dès que j'ai une minute à ma disposition, je peux lancer du travail. Donc moins de pauses, moins de réflexion et moins de déconnexion.
Si vous avez un doute de ce que j'avance... regardez les cernes des Youtubeurs qui explorent l'IA en ce moment.
Encore plus de multitasking
C'est d'ailleurs quelque chose que j'ai ressenti personnellement : je fais bien plus de multitasking avec l'augmentation de l'autonomie de l'IA. Grâce à mon Cerveau Agentique qui possède le contexte de ma boîte, les tâches que je peux déléguer sont plus importantes et les résultats bien meilleurs… donc j'ouvre des onglets.
Et en fonction de mes besoins, j'ouvre des onglets sur Gemini, sur Claude et Perplexity.
Le problème, c'est que ces onglets ont un coût mesurable.
Gloria Mark, professeure à UC Irvine, a chronométré ce coût : après chaque interruption, il faut 23 minutes pour revenir au niveau d'attention initial.
Et entre temps, on enchaîne en moyenne 2 autres tâches avant de revenir à la première.
Une expérience plus ancienne (Cherry, 1953) chiffre la perte sèche : un étudiant lit 400 mots/minute en monotâche. Il tombe à 280 mots/minute dès qu'on lui dicte un texte à recopier en parallèle. 30 % de débit en moins.
Maintenant multipliez par 4 onglets IA ouverts. Chacun avec sa conversation, ses sorties à valider, son contexte à recharger. Le "sentiment de productivité" décrit par les chercheurs de Berkeley est précisément ce que ces 30 % de perte produisent : on a l'impression d'avancer parce qu'on agit en permanence, mais le débit utile s'effondre.
Le cercle vicieux s'autoalimente (et dégénère)
AI accélère la réalisation de tâches -> mes attentes augmentent -> j'ai de plus en plus besoin de l'IA -> le périmètre de ce que je peux faire augmente -> j'augmente le nombre d'heures travaillées
Je vous mets le passage de l'article (la source) que je trouve intéressant :
I can see why some organizations might see this as a win. If employees are proactively taking on more and moving faster, that can look like the productivity promise being realized. The challenge is that what appears to be a productivity boost in the short run can become harder to sustain. As task scope expands and multiple AI-assisted workflows run in parallel, the workday becomes denser and more cognitively demanding. Because this expansion often feels self-driven and even exciting at first, expectations can gradually reset, and what was once extra effort becomes standard performance. That’s where a vicious cycle can form: increased capability leads to increased output, which leads to higher expectations, which then pressures further expansion. Over time, constant switching and reduced recovery can impair judgment and increase errors, and organizations may struggle to distinguish genuine productivity gains from unsustainable intensity.
Et la traduction :
Je comprends pourquoi certaines entreprises pourraient y voir une réussite. Si les employés prennent l’initiative d’assumer davantage de tâches et d’accélérer leur rythme, cela peut donner l’impression que la promesse de productivité se concrétise. Le problème, c’est que ce qui semble être un gain de productivité à court terme peut devenir difficile à maintenir. À mesure que l’étendue des tâches s’élargit et que de multiples flux de travail assistés par l’IA s’exécutent en parallèle, la journée de travail devient plus dense et plus exigeante sur le plan cognitif. Comme cette expansion semble souvent être le fruit d’une initiative personnelle et peut même paraître stimulante au début, les attentes peuvent progressivement se réajuster, et ce qui était autrefois un effort supplémentaire devient la norme. C’est là qu’un cercle vicieux peut s’installer : l’augmentation des capacités entraîne une augmentation de la production, ce qui conduit à des attentes plus élevées, qui à leur tour poussent à une expansion encore plus grande. Au fil du temps, les changements constants et la réduction du temps de récupération peuvent altérer le jugement et multiplier les erreurs, et les organisations peuvent avoir du mal à distinguer les gains de productivité réels d’une intensité insoutenable.
Comment mieux encadrer l'IA ?
La réponse est dans la question.
Certainement pas avec plus de discipline. Ni en espérant résister à la tentation.
La solution repose sur l'organisation de l'utilisation de l'IA, un peu comme l'organisation des temps dédiés aux réseaux sociaux, e-mails et tout ce qui est addictif.
Questions concrètes :
- Quand utiliser l'IA ?
- Quand ne pas l'utiliser ?
- Quoi déléguer à l'IA ?
- Quoi ne pas déléguer (en acceptant que l'IA sera plus efficiente / efficace que vous, mais il s'agit d'une compétence que vous souhaitez conserver) ?
Une pratique intéressant ?
Un jour semaine sans IA.
Une autre pratique intéressante ?
Installer l'extension Tab limiter qui permet de restreindre le nombre d'onglets ouverts.
Une dernière ? Muscler votre capacité à rester concentré derrière un écran.
C'était déjà difficile avant, mais avec l'IA, l'enjeu devient majeur.
Depuis 2 semaines, je médite 20 minutes par jour (2x 10 min), je déconnecte les écrans à 20h, et je tente de travailler sur une tâche à la fois... même si parfois, cela signifie attendre que l'IA termine ce que je lui ai demandé de faire.
La condition qui permet à la voiture de nous faire gagner du temps
Harmut Rosa en parle dans son excellent livre que je mentionne souvent dans mes contenus (Accélération et aliénation, note de lecture ici) : la voiture peut nous faire gagner du temps à condition de rester dans le même périmètre qu'en étant à pied.
Dans la réalité, nos désirs augmentent. On veut aller plus loin, explorer, découvrir... et donc on ne gagne pas de temps, mais on peut parcourir de plus longues distances.
C'est exactement ce qui se passe avec l'IA aujourd'hui. On ne gagne pas de temps, mais on peut exécuter des tâches qui étaient jusqu'ici hors de portée.
Les risques ?
Des superutilisateurs IA qui explosent en vol.
Et pour l'entreprise, ça fait mal.
Julien